Comité consultatif de lutte
contre la pauvreté et l'exclusion sociale

Bulletin n°28 – Août 2019
ISSN 2371-4069 (En ligne)

Les préjugés : un frein important à la lutte
contre la pauvreté et l'exclusion sociale

Séparation.

Le problème des préjugés à l'égard des personnes en situation de pauvreté, et particulièrement des personnes prestataires des programmes d'assistance sociale, reste entier, et ce, bien qu'ils soient dénoncés depuis longtemps par de nombreux groupes et organismes. Le document de réflexion publié par Centraide sur ce sujet [Un préjugé, c'est coller une étiquette] le précisait avec justesse : « La lutte contre la pauvreté s'arrête là où commencent nos préjugés. » Pour les vaincre, il faut changer les mentalités en offrant à celles et ceux qui jugent les personnes en situation de pauvreté, une information juste, s'appuyant sur des faits et faisant connaître les conditions de vie de ces personnes.

 

Des préjugés qui font mal

Préjuger, c'est juger sans connaître, c'est généraliser certaines caractéristiques, c'est rendre un verdict sans avoir examiné la situation réelle. Les préjugés causent de grands préjudices aux personnes en situation de pauvreté. Ceux qui visent les prestataires de l'aide sociale sont parmi les plus répandus et ils sont des plus pernicieux. On entend souvent dire que ces prestataires profitent du système, qu'ils coûtent cher à la société, qu'ils ne savent pas bien gérer leur budget, que, si un soutien financier trop élevé leur est accordé, ils ne voudront pas aller travailler, alors que probablement bien peu de gens connaissent vraiment le montant de la prestation d'aide sociale de base, qui est, pour une personne seule sans contraintes à l'emploi, de 644 $ par mois. Bien difficile d'équilibrer son budget avec si peu, même si on y ajoute les quelques crédits d'impôt auxquels ces personnes ont droit, soit le crédit d'impôt pour solidarité et le crédit d'impôt pour la taxe sur les produits et services.

On constate, bien souvent, que la méconnaissance des réalités est à la source des préjugés et de l'exclusion quotidienne que vivent nos concitoyennes et concitoyens les plus vulnérables. On juge sans connaître les trajectoires de vie de ces personnes, on adopte une attitude négative ou on montre une prédisposition à adopter un comportement négatif envers ce groupe, ou envers les membres de ce groupe, qui repose sur une généralisation erronée et rigide1.

Les préjugés empêchent ces personnes d'être reconnues comme citoyennes et citoyens à part entière, avec tous les droits que cela comporte. Par ailleurs, ces a priori font porter aux personnes les plus vulnérables la responsabilité de difficultés qui sont en fait des problèmes sociaux et non des problèmes individuels. Il s'agit d’un déni de droits et d'un obstacle à la sortie de la pauvreté.

La lutte contre les préjugés : une responsabilité collective

Le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale a toujours eu à cœur de contribuer dans tous ses travaux à la lutte contre les préjugés et au renforcement de la solidarité entre la population en général et les personnes touchées par la pauvreté et l'exclusion sociale. Il a, à maintes reprises, exprimé le souhait que des actions visant à contrer les préjugés soient entreprises par le gouvernement du Québec. Il a notamment proposé des actions dans son avis sur la prévention de la pauvreté persistante chez certains groupes à risque :

  • Tous les citoyens et les citoyennes doivent changer le regard qu'ils posent sur les personnes touchées par la pauvreté pour mieux comprendre ce qu'elles ont vécu. Pour cela, il faut que des efforts importants d'information et de sensibilisation soient consacrés à la lutte contre les préjugés, qui, la plupart du temps, sont liés à la méconnaissance de la réalité que vivent les personnes en situation de pauvreté et des circonstances qui les y ont menées.
  • Sur la question de la lutte contre les préjugés, les médias ont un rôle et une responsabilité sociale critiques. Devant la montée d'une certaine intolérance et des tensions sociales, ils doivent s'interroger sur les moyens à mettre en place afin de mieux assumer cette responsabilité.

Dans le but de contribuer à la lutte contre les préjugés envers les personnes en situation de pauvreté, le Comité crée des alliances pour la mise en œuvre d'actions visant à mieux faire connaître les réalités diverses de ces personnes.

Mieux comprendre les caractéristiques liées aux préjugés et les mécanismes qui les renforcent

L'un des buts de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale est de « promouvoir le respect et la protection de la dignité des personnes en situation de pauvreté et lutter contre les préjugés à leur égard2. »

Dans le Plan d'action gouvernemental pour l'inclusion économique et la participation sociale 2017-2023, il est mentionné que « les préjugés à l'égard des personnes en situation de pauvreté, dont celles recevant une aide financière de dernier recours, contribuent à les maintenir à l'écart; c'est pourquoi le gouvernement se dote […] d'une action axée sur la lutte contre ces préjugés3. » Plus précisément, il s'agit de la mesure 18 du plan d'action, laquelle est formulée comme suit : Briser la barrière des préjugés pour une véritable participation sociale. Le Comité salue avec espoir l'annonce de cette mesure.

Comme il est mentionné dans le plan d'action gouvernemental, « les préjugés ont des effets réels sur les trajectoires de vie, sur la participation sociale et professionnelle et sur l'estime de soi. Cependant, les connaissances sur les préjugés envers ces personnes et sur leur évolution dans le temps restent limitées4. » Le gouvernement souhaite donc, « dans un premier temps, mieux comprendre les caractéristiques et les mécanismes qui renforcent les préjugés à l'égard des personnes en situation de pauvreté et d'exclusion sociale, notamment les prestataires d'un programme d'aide financière de dernier recours5. »

Dans ce cadre, un mandat a été confié au Centre d'étude sur la pauvreté et l'exclusion (CEPE) : « L'objectif est de proposer des indicateurs permettant de suivre l'évolution des préjugés et de reconnaître les mécanismes d'exclusion. Des personnes en situation de pauvreté et d'exclusion sociale seront associées à la démarche afin de mieux comprendre les obstacles auxquelles elles font face6. » Ces travaux visent à alimenter la réflexion sur les actions à mener pour lutter plus efficacement contre les préjugés.

Agir efficacement contre les préjugés

Pour le Comité, il est important de toucher tous les milieux de la société civile qui parfois véhiculent des préjugés, notamment les médias et certains propriétaires de logements. Il y aurait lieu également de prendre en considération les institutions et les organisations de l'État, notamment les services publics, qui par leurs modes de fonctionnement concourent trop souvent à maintenir et à nourrir les préjugés. Par exemple, le discours sur l'incitation au travail est basé sur un préjugé et les mesures de contrôle qui y sont associées en font partie. Ce discours peut laisser entendre que bien des prestataires seraient réticents à intégrer le marché du travail, qu'il faudrait les y inciter fortement, sans toujours tenir compte des obstacles bien réels auxquels ces personnes sont confrontées et des efforts qu'elles font.

Pour le Comité, cette démarche d'analyse pour mieux comprendre les préjugés et les mesurer posera certainement des bases et, en ce sens, est un premier pas, qui devra être suivi d'actions permettant d'agir efficacement sur l'ensemble des causes en allant au-delà de la simple sensibilisation. Il y a déjà, au sein de la société civile, des actions porteuses qui se font. Citons, à titre d'exemple, la mobilisation régionale Ensemble pour agir sur les préjugés, à laquelle participe un ensemble de partenaires de la région de la Capitale-Nationale. Ils agissent directement sur les causes par différentes actions visant à défaire les préjugés auprès de futurs intervenantes et intervenants actuellement en formation, notamment dans les domaines de la pharmacie, de la médecine et des techniques policières.

Une étude qualitative basée sur des entrevues individuelles tenues à l'été 2013 pour le compte du Comité a conclu que les prochains pas devaient consister à entreprendre cinq grands chantiers pour parvenir à un Québec sans pauvreté, plus juste dans sa diversité. Le premier de ces chantiers devrait permettre de confronter les préjugés et de maintenir la lutte contre la pauvreté par l'action citoyenne, des mobilisations et des prises de conscience7.

Collectivement plus riches de moins de pauvreté, nous serons mieux…

  1. CENTRE INTÉGRÉ UNIVERSITAIRE DE SANTÉ ET DE SERVICES SOCIAUX (CIUSSS) DE LA CAPITALE-NATIONALE, « Les préjugés à l'égard des personnes en situation de pauvreté et d'exclusion sociale : rapport de documentation », Direction de la santé publique, 2017.
  2. RLRQ, chapitre L-7, article 6.
  3. GOUVERNEMENT DU QUÉBEC, « Plan d'action gouvernemental pour l'inclusion économique et la participation sociale : un revenu de base pour une société plus juste », ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale, 2017, p. 48.
  4. Ibid., p. 57.
  5. Loc. cit.
  6. Loc. cit.
  7. Vivian LABRIE, « Tendre vers un Québec sans pauvreté après 2013 : rapport synthèse. Bilan du chemin parcouru et à parcourir en lien avec l'adoption de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale à partir de 16 entrevues effectuées au cours de l'été 2014 », 2014.

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